mercredi 15 octobre 2014

L'économie est-elle une science ?

Jeton de la corporation des monnayeurs et ajusteurs de la Monnaie de Paris
Le prix nobel de l'économie vient d'être décerné au français Jean Tirole L'occasion pour moi de vous parler d'économie.

Parler d'économie sur un blog de philosophie des sciences ? Mais enfin, l'économie est-elle une science ? Et bien, c'est justement la question qu'on va se poser !

[N'étant pas expert en ce domaine, je me suis largement basé sur cet article de Stanford Encyclopedia of Philosophy.]

Qu'est-ce que l'économie ?

D'abord comment peut-on caractériser l'économie ?

On peut la caractériser par les phénomènes spécifiques auxquels elle s'intéresse : les phénomènes de production, de consommation, de distribution et d'échanges de marchandises, en particulier sur les marchés. Mais ce qui va la concerner, ce sont des aspects particuliers de ces phénomènes. Elle ne s'intéressera pas, par exemple, aux aspects mécaniques de la production de nos voitures ou aux processus digestifs à l’œuvre lors de notre consommation d'aliments. Non, ce qui va intéresser l'économie, ce sont les choix qu'effectuent les agents et leurs conséquences sur le marché.

Kansas City Assembly
Cette caractérisation pose déjà quelques problèmes. On voit que l'objet de l'économie est social, et en lien avec les intentions humaines. Mais une science prétend généralement découvrir des régularités, des lois naturelles : peut-on vraiment établir des lois sur les marchés si ceux-ci sont le résultat de nos intentions ?

Une première réponse à cette question est fournie historiquement au 18ème siècle par David Hume, qui explique que les intentions des agents peuvent avoir des conséquences non-intentionnelles (par exemple un apport en or peut entraîner une hausse des prix et de l'activité).

AdamSmith
Quelques décennies plus tard Adam Smith systématise cette idée, avec sa fameuse "main invisible du marché" : l'économie a donc bien un objet "naturel", ce sont les régularités qui émergent comme conséquences non-intentionnelles des agents.

Mais un deuxième problème se pose vis-à-vis de cette caractérisation de l'économie, qui porte sur la manière dont il convient de concevoir le choix des agents. Il s'agit d'un domaine qui relève traditionnellement de l'éthique.

Au 19ème siècle, John Stuart Mill caractérise l'économie comme ce qui concerne "la recherche de richesse" (et d'autres aspects qui sont en rapport, comme l'évitement du travail). D'autres auteurs classiques parlent de recherche du bonheur. On voit que l'économie est en effet, à cette époque, intimement liée à des questions éthiques, voire, au sein de l'éthique, à une certaine doctrine : l'utilitarisme (dont Mill est un des principaux théoriciens), qui considère que le bien correspond à la maximisation du bien-être individuel.

Mais tout ceci pose question : si l'économie est une science, ne devrait-elle pas être descriptive (ou "positive") plutôt que normative, c'est à dire ne devrait-elle pas décrire des faits objectifs plutôt que produire des évaluations ou des normes, qui dépendent de nos systèmes de valeurs, voire de nos systèmes éthiques ?

L'économie moderne

La réponse à ce problème émerge au 20ème siècle, notamment avec Pareto, quand l'économie se détache résolument des questions éthiques en prétendant s'intéresser non pas aux valeurs des agents et à ce qu'il convient de faire, mais à l'évaluation en tant que tel.

Strawberry Ice Cream with Strawberries 01
On commence alors à modéliser les agents comme des êtres rationnels cherchant à maximiser leurs préférences, quelles que soient par ailleurs ces préférences. On se fonde uniquement sur un certain nombre de principes abstraits concernant ces préférences qu'on considère raisonnables, par exemple la transitivité : si je préfère la fraise à la vanille et la vanille au chocolat, je préfère aussi la fraise au chocolat. (A noter cependant que les préférences qui intéressent les économistes sont celles qui impactent le marché, et donc qu'elle sont conçues en terme d'acquisition de richesse, de biens et de services...) Et on essaie d'en déduire la façon dont doivent fonctionner les marchés.

Aujourd'hui l'économie est une discipline qui est loin d'être unifiée et qui comprend de nombreuses branches ou écoles (marxiste, institutionaliste, autrichienne...). Cependant dans cet article nous allons nous intéresser surtout à l'économie "mainstream", celle qui est principalement enseignée dans les écoles.

On peut distinguer en son sein principalement deux domaines :

La micro-économie
essaie de modéliser les agents économiques (individus ou entreprises) conçu comme des agents rationnels, et s'intéresse aux conditions d'équilibre (c'est à dire des conditions optimales pour les agents) sur des marchés idéalisés. Elle est liée à la théorie des jeux qui étudie les questions de stratégie et de rationalité.
La macro-économie
s'intéresse aux relations entre des indicateurs globaux, comme les monnaies, les taux d'intérêts, la croissance, et aux effets des politiques fiscales et monétaires. Il s'agit d'un domaine plus controversé au sein duquel existe différentes écoles (les keynesiens, les néo-classiques...)

Paiement euros
Voilà donc présentée l'économie. Mais me demanderez-vous, pourquoi le titre de cet article ? Si l'économie s'est affranchie de ses liens à l'éthique au cours du 20ème siècle, et s'il est entendu que peuvent émerger des régularités non-intentionnelles sur les marchés, alors pourquoi est-ce que l'économie ne serait pas une science légitime ?

Pourquoi ne serait-ce pas une science ?

Price of market balance.gif
En fait l'économie est une discipline assez particulière. En effet, c'est la seule qui est à la fois très fortement mathématisée, mais dont l'objet d'étude est social plutôt que naturel, ce qui en fait la science sociale s'apparentant le plus aux sciences naturelles.

Ce simple fait peu paraître suspect à qui pense que les sciences sociales se différencient fondamentalement des sciences naturelles. On peut invoquer deux raisons pour lesquelles ce pourrait être le cas :

  • Les sciences sociales ne pourraient se contenter d'être entièrement descriptives, il serait impossible d'échapper à des aspects normatifs, des questions de valeurs. Weber, par exemple, défend l'existence d'une composante subjective en sociologie : les sciences sociales devraient nous apporter une compréhension de notre sujet d'étude plus qu'une simple explication causale.
  • Le monde social serait trop irrégulier et imprévisible pour être décrit par des lois, ou encore la liberté des agents rendrait ce programme irréalisable.

Subtropical Storm Andrea 2007
Dans cet article je ne chercherai pas à défendre ou attaquer ces positions (on peut leur objecter des contre-arguments, comme le fait que la biologie ou la météorologie s'intéressent aussi à des phénomènes complexes et imprévisibles). La question ici n'est pas de savoir s'il existe une différence fondamentale entre science sociale et science naturelle, mais cette problématique permet au moins d'introduire les deux principales raisons pour lesquelles le caractère scientifique de l'économie est sujet à débat.

La première (qui se rapproche du deuxième point ci-dessus) concerne les idéalisations et le rapport à la vérification expérimentale des modèles économiques. La seconde (correspondant au premier point) concerne la question des valeurs et de l'aspect normatif en économie. Commençons donc par le premier aspect.

Idéalisation et expérience

On peut être suspicieux vis-à-vis de la pertinence des modèles utilisés par les économistes, en particulier dans l'économie "mainstream" : nous avons vu qu'ils ont recours à de nombreuses idéalisations concernant les agents et le marché. Ces idéalisations sont-elles pertinentes ? Et surtout, sont-elles vérifiables ? Les expérimentations ne sont pas évidentes en économie, tant les facteurs sont multiples.

Stuart Mill G F Watts
Prenons l'exemple d'un modèle économique de Ricardo au 19ème siècle, prédisant que les salaires ne pourraient dépasser les besoins de subsistance en raison d'ajustements naturels de l'économie. Le modèle a été utilisé pendant plus de 50 ans, bien qu'il soit contredit par les données de l'époque, mais on invoquait pour le conserver différents facteurs externes contrebalançant ses effets.

John Stuart Mill s'est posé cette question relative à l'expérimentation en économie, et il y a trouvé une réponse.

Pour Mill, il existe en science plusieurs types d'induction. La première, "a posteriori", consiste à tenter de dégager une hypothèse en fixant différentes causes lors d'une expérience, de manière à isoler un facteur particulier qu'on fera varier pour voir comment le système étudié se comporte afin de dégager une loi. Tout ça est très pratique, et peut être faisable dans certaines disciplines, mais voilà : c'est quasiment impossible en économie.

Il faut donc adopter une autre méthode, "a priori", qui consiste à élaborer une théorie en partant de plusieurs hypothèses conçues a priori, par intuition. Ces hypothèses ne seront pas vérifiées isolément, mais la théorie sera testée en bloc, à travers ses prédictions. Il s'avérera peut-être que les prédictions ne sont pas tout à fait juste. Mais là encore ce n'est pas un problème : on pourra ajouter des hypothèses concernant certains facteurs perturbateurs, jusqu'à ce qu'on aboutisse à une bonne théorie.

Negative low tide at Ocean Beach 1
Mill prend l'exemple des marées : l'hypothèse que c'est la lune qui provoque les marées par l'intermédiaire de la gravitation peut être émise a priori pour prédire la hauteur des marées à différentes heures. On observera alors que les prédictions ne sont pas justes, et on devra importer d'autres facteurs, comme la forme des côtes, venant perturber le simple effet de la gravitation. Pas besoin cependant de rejeter notre hypothèse fondamentale ou la loi de la gravitation, qui continuera de valoir "ceteris paribus" (toutes choses égales par ailleurs, c'est à dire en l'absence d'interférences d'autres facteurs).

Tout ceci colle assez bien à la pratique scientifique en général où finalement c'est la méthode a priori qui est la plus importante pour la théorisation, la méthode a posteriori sert plutôt à dériver des lois d'observation en amont d'une véritable théorie explicative. Duhem a notamment montré que n'importe quel test expérimental s'appuie sur des hypothèses auxiliaires, et en effet les théories sont en général testées en bloc (par exemple à travers des modèles).

Mais il y a tout de même quelques petits problèmes..

Les hypothèses irréalistes

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D'abord il faut que nos hypothèses de base soient crédibles, et qu'elles permettent au moins de faire de nouvelles prédictions. La loi de la gravitation est très bien vérifiée et a permit de faire de nouvelles prédictions.

Mais en économie, c'est une autre histoire : les hypothèses sont en général irréaliste, et on sait même vérifier qu'elles sont fausses. Par exemple, certaines expériences en psychologie montrent que les agents ne sont pas rationnels au sens où le définissent les économistes et on sait bien que les marchés ne sont pas idéaux : l'information sur les prix (ou sur la qualité des marchandises) n'est pas nécessairement accessible de manière transparente, encore moins l'information sur les prix futurs. Ou encore les agents peuvent influencer les prix de différentes manières, ou être influencés, voire manipulés dans leurs préférences. Enfin ils ne cherchent pas systématiquement à maximiser leur richesse.

Portrait of Milton Friedman
L'économie devrait-elle revoir ses hypothèses quand celles-ci semblent irréalistes, voire sont contredites par d'autres disciplines, ou bien ces idéalisations et simplifications sont-elles justifiées ? Pas de doutes pour Milton Friedman. Selon lui, peu importe que ces hypothèses semblent réaliste en dehors de l'économie. Tout ce qui compte c'est qu'elles marchent en économie, et qu'elles permettent de faire des prédictions sur le domaine restreint des phénomènes auxquels on s'intéresse : les quantités échangées sur les marchés. Les économistes peuvent donc légitimement ignorer les falsifications de leurs modèles en dehors de l'économie, celle-ci étant une discipline autonome.

Même si certaines disciplines s'autorisent parfois quelques idéalisations du contenu d'autres disciplines, et donc sont relativement autonomes, que les hypothèses fondamentales d'une discipline soient connues pour être fausses pose tout de même quelques problèmes sur le plan épistémologique (l'unification théorique étant généralement considérée comme une vertu, ce qui est assez largement appuyé par l'histoire des sciences).

Enfin admettons. Un autre problème est de savoir si les hypothèses irréalistes des économistes permettent vraiment de faire d'authentiques prédictions, ou si finalement, complexité aidant, il est toujours possible de sauver n'importe quelle théorie en invoquant à la demande une hypothèse appropriée sur des facteurs perturbateurs. Voilà qui irait tout a fait à l'encontre de l'épistémologie de Popper, pour qui nos théories sont scientifiques dans la mesure où elles sont falsifiables par l'expérience (nous en avions déjà parlé). Mais si l'on allie la thèse de Friedman sur l'autonomie des hypothèses de l'économie à celle de Mill sur la possibilité de postuler des éléments perturbateurs lors des échecs de vérifications, c'est bien ce à quoi on aboutit. La théorie économique serait finalement infalsifiable, donc non scientifique.

On comprend que la méthodologie de Friedman, au premier abord résolument empiriste (peu importe le réalisme si ça marche), a pu être invoquée pour défendre l'orthodoxie la plus stricte.

Autumn Red peaches
Selon certaines épistémologies plus souples que celles de Popper, par exemple celles de Lakatos (élève de Popper), les théories comprennent un noyau dur et des hypothèses périphériques. Il est légitime de "sauver" ce noyau dur face à une expérience contradictoire, par exemple en invoquant des facteurs perturbateurs. Mais ce qui compte c'est que la discipline continue de progresser, et notamment que les hypothèses relatives à ces nouveaux facteurs perturbateurs soient intégrés et permettent elles-mêmes de faire de nouvelles prédictions. Voilà qui pourrait peut-être venir à la rescousse des économistes...

Cependant la complexité des marchés, le nombre de facteurs incontrôlables ou les multiples façons dont les modèles peuvent être ajustés pour "coller" à la réalité rend la chose assez problématique : on peut se demander en quelle mesure il y a une réelle progression sur le plan empirique, et donc en quelle mesure l'économie serait une science.

Ceci a pu amener certains (par exemple Rosenberg) à affirmer que l'économie n'a finalement d'intérêt qu'en tant que mathématiques appliquées, mais qu'en aucun cas il ne faut y voir un véritable discipline empirique...

Cependant ces dernières décennies, les travaux empiriques sont de plus en plus nombreux et la défense de l'autonomie de l'économie promue par Friedman n'est plus aussi unanime qu'elle a pu l'être. Reste qu'une grande partie de l'économie est toujours fondée sur des idéalisations et simplifications irréalistes dont on peut douter qu'elles soient vraiment soutenues expérimentalement, ce qui peut nourrir un certain scepticisme vis-à-vis de son statut de discipline scientifique. Au mieux peut-on espérer que les choses évoluent.

Vous pouvez lire cet article tout récent de Krugman (en anglais) à propos des travaux de Tirole, pour vous faire une idée de première main sur ces sujets (Krugman y défend ce qu'on pourrait appeler une méthode a priori sur la base d'hypothèses irréalistes... Mais évoque auss l'expérimentation)

Normatif ou descriptif ?

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Le second problème propre à l'économie et à son statut de discipline scientifique est le suivant : en quelle mesure est-elle descriptive plutôt que normative ?

Il existe en philosophie une distinction entre faits et valeurs (esthétiques, morales), et il est généralement admis qu'un énoncé évaluatif ne peut en aucun cas se réduire à un énoncé purement factuel (ne contenant aucun terme évaluatif). On peut penser également qu'une science doit porter sur les faits, en particulier parce qu'il s'agit d'un idéal scientifique que de s'abstraire des points de vues subjectifs (bien qu'on ait vu un avis contraire concernant les sciences sociales).

Bien qu'il existe un champs d'économie normative, la plupart des économistes pensent que l'apport de l'économie est principalement positif : l'économie ne nous dit pas ce qu'il faut faire, elle ne se prononce pas sur les fins, mais peut nous renseigner sur les moyens d'atteindre nos fins -- ce qui en fait une discipline scientifique à proprement parler. Ce caractère "positif" est défendu notamment par Friedman. Cependant il ne fait pas l'unanimité.

Swiss Federal Assembly session, with spectators gallery
Il y a bien sûr le fait que l'économie soit très souvent appliquée dans un cadre politique, si bien qu'on peut se demander si elle n'en vient pas à intégrer des valeurs politiques dans ses théories. Les valeurs qui gouvernent les économistes sont-elles purement épistémiques, dirigées vers une meilleure connaissance de la réalité sociale ?

Mais un des principaux problèmes est qu'au cœur de la théorie économique se trouve la notion de choix rationnel. Or la théorie du choix rationnel se veut normative : les critères de rationalité invoqués correspondent à ce qu'un agent doit faire s'il veut maximiser son utilité (si par exemple il ne veut pas se faire embobiner par un autre agent plus malin), non à ce que les agents font réellement.

Les problèmes de la normativité

Ceci pose de nombreux problèmes. D'abord parce qu'il y a une différence importante entre les causes et les raisons, et entre les explications causales et rationnelles. Une raison est ce qui justifie une action. Elle peut en principe être comprise par le sujet (une cause au contraire n'est pas nécessairement comprise par le sujet). Mais contrairement à une cause, une raison d'agir n'est pas nécessairement effective. Il se peut qu'un agent ait de bonne raison d'agir d'une certaine manière, mais qu'il ne le fasse pas. En se focalisant sur les raisons plutôt que les causes, l'économie échouerait donc à être une véritable science descriptive.

Ensuite on peut penser que de par cet aspect rationnel se trouvent de manière implicite dans les modèles certaines valeurs attribuées aux agents, en dépit de la neutralité affichée.

On peut alors se demander en quelle mesure les valeurs qu'on associe implicitement, dans les modèles, aux agents, sont réellement indépendante de valeurs politiques ou des valeurs individuelles auxquelles adhèrent les économistes et donc si l'économie est exempte de toute influence idéologique. Le fait que l'économie porte essentiellement sur la question des intérêts individuels n'amènent-elle pas certaines interférences inévitables avec les intérêts des économistes ? Le fait qu'il existe plusieurs écoles de pensée faisant des prescriptions contradictoires dans les mêmes situations (par exemple, sur les politiques à mener, d'austérité ou de relance suite à la crise économique de 2008) peut amener le doute quant à la neutralité des théories économiques...

Estatua de La Libertad
Est-il possible, par exemple, de mettre en œuvre une politique économique qui mettrait en avant la liberté, l'égalité ou certains droits fondamentaux au détriment de la croissance économique et de la maximisation du bien-être individuel, quand tous les modèles économiques utilisés partent du principe qu'un agent cherchera à maximiser son bien-être individuel ? Il se peut que les modèles soient simplement inadaptés à de telles fins, et que les valeurs assignées aux agents dans les modèles finissent par jouer un réel rôle normatif : l'économie se voulant une science neutre finit par imposer une norme, celle de la maximisation de l'intérêt individuel au détriment de certaines valeurs collectives.

Il est également notoire que les valeurs individuelles peuvent être influencées socialement, et on peut aller jusqu'à se demander en quelle mesure le fait que les théories économiques les plus répandues mettent l'accent sur la maximisation de l'intérêt individuel n'amènerait pas les gens à réellement privilégier cette valeur au détriment d'autres.

Certes on peut penser (si par exemple on est utilitariste) que les modèles économiques auront alors pour effet de maximiser le bien être individuel, ce qui n'est pas forcément un mal. Il est en effet considéré implicitement dans la plupart des modèles que les préférences d'un agent coïncident avec la maximisation de son bien-être individuel, c'est à dire que si un agent choisit A plutôt que B, c'est qu'en effet A est une meilleure chose pour lui que B, et donc qu'on peut se fier aux préférences individuelles pour maximiser le bien-être de la société. Mais ceci suppose que l'agent ne sacrifie pas son bien-être à d'autres valeurs qu'il juge plus importantes, ou encore qu'il ait accès à une information complète et ne soit pas manipulé (on retombe ici sur les problèmes d'idéalisation), ou de manière générale qu'il n'y ait pas lieu de tenir compte de facteurs sociologiques plutôt qu'individuels dans les choix des agents (comme les rapports de force entre classes qu'invoquent les marxistes).

Si ce n'est pas le cas, il se peut qu'on ne favorise pas du tout le bien être dans la société en appliquant ces modèles, ou pas autant qu'on le pense. L'aspect normatif implicite dans les modèles économiques s'avère donc d'autant plus problématique que les fondements des théories sont idéalisées et ne sont pas vraiment confrontés à l'expérience ou rarement mis en relation à d'autres disciplines.

Amartya Sen NIH
On peut finalement se demander si l'économie ne ferait pas mieux d'assumer cet aspect normatif en se liant explicitement au questionnement éthique et politique plutôt que de l'éluder, comme le proposent certains chercheurs (par exemple Amartya Sen).

Conclusion

En conclusion on voit que le statut de science de l'économie pose de nombreux problèmes : celui de l'incorporation implicite de normes et de valeurs dans les modèles, d'une part, et le problème de la vérification empirique de ces modèles souvent très idéalisés d'autre part. Tout ceci éloigne l'économie de l'idéale d'une science empirique.

Bien sûr on peut faire des reproches similaires à toutes les sciences sociales : d'être difficilement testables empiriquement et de s'accompagner souvent d'un aspect normatif. Le problème de l'économie est que contrairement aux autres sciences sociales, elle se conçoit elle-même la plupart du temps comme neutre sur le plan normative, et adopte des modèles fortement mathématisés sur le mode des sciences naturelles sans que les tests empiriques ne soient au même niveau de précision.

Bien sûr les sciences naturelles ne sont pas le seul modèle possible pour l'acquisition de connaissance (je ne ferais pas de philosophie si je le pensais). Tout ça ne signifient donc pas pour autant que la discipline est dénuée d'intérêt, qu'elle ne construit pas de nouvelles connaissances ni qu'elle ne progresse en aucune façon, et nous avons noté que le nombre d'études empiriques est de plus en plus important, ce qui est certainement une bonne chose. Reste qu'au sens le plus stricte il est encore difficile de parler de véritable science empirique.

2 commentaires:

  1. Très bonne question (et bel article)!
    Je trouve bien que la philosophie éclaire des sujets de société.

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