jeudi 11 juin 2015

Les classes naturelles (1) : La philosophie du langage

Salt water fish with Finnish text
Nous autres êtres humains adorons classer : les styles de musique, les livres sur nos étagères, les torchons et les serviettes... La science aussi produit des classifications : des êtres vivants, des étoiles, des minéraux ou des éléments chimiques...

En un sens presque tous les noms communs de notre langage constituent une classe : celle des objets qu'ils servent à nommer.

Mais nous ne pensons pas que toutes les classifications correspondent à un découpage naturel. Certaines sont orientées vers des buts pratiques, elles sont donc relatives à nos préoccupations d'êtres humains et nous sommes près à accepter qu'il y a une part d'arbitraire dans ce découpage, en tout cas qu'il ne correspond pas forcément à quelque chose d'objectif ou de naturel. Ce n'est certainement pas le cas à propos des artefacts, et la façon dont on classe les légumes ou les poissons pour nos besoins culinaires ou industriels, par exemple, ne correspond pas nécessairement à la façon dont les biologistes vont les classer en familles et espèces, ou encore, l'ensemble des objets blancs est tellement divers qu'il est douteux qu'il constituent une véritable classe naturelle d'objets. Il s'agit plutôt d'une propriété superficielle partagée par certains objets.

Dans le cas des classifications scientifiques cependant on peut être amené à penser que ce découpage correspond à quelque chose de naturel, qu'il s'agit d'une bonne façon de découper le monde et de regrouper les objets qui n'est pas arbitraire ou conventionnelle et orientée vers des buts particuliers, mais objective.

Geschirrtuecher
Il s'agirait, pour reprendre les termes de Platon, de découper la nature à ses articulations comme sait le faire un bon boucher, sans ne briser aucun os. Autrement dit on peut penser que les classes utilisées en science correspondent à de véritables classes naturelles, à des types d'objets qui existent dans le monde indépendamment de nos façons de les classifier.

Dans cet article nous allons nous demander si c'est vraiment le cas, ou si finalement ces classifications n'existeraient "que dans nos têtes".

La question peut se poser de manières différentes à propos des différentes disciplines scientifiques : la physique, la chimie, la biologie, la psychologie, la sociologie... Les classes invoquées par ces différentes disciplines ont toutes leurs particularité. Par exemple les espèces animales peuvent évoluer au cours du temps, et les classifications en sociologie sont sans doute plus difficiles à distinguer de nos buts pratiques en tant qu'êtres humains. Les réponses apportées pourront donc être différentes dans chaque cas.

Nous nous intéresserons aux classifications des différentes disciplines dans un prochain article en préparation. Mais pour l'instant, abordons la question général du statut des termes de classe naturel, qui est en fait une question de philosophie du langage.

Le descriptivisme

Quand on utilise un terme général pour désigner une classe ou un type d'objet, que revêt la signification de ce terme ?

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Pour John Stuart Mill, vers la fin du 19ème siècle, on peut associer à un terme général (comme "cheval", "arbre"...) un ensemble de propriétés distinctives qui nous permettent de connaître la référence du terme, c'est à dire l'ensemble des objets du monde auxquels le terme s'applique. Un cheval, par exemple, est un animal à quatre pattes possédant un long museau, etc.

Mill parle de connotation pour cet ensemble de propriétés distinctives et de dénotation à propos des objets du monde correspondant. Cette idée sera reprise par Frege, qui parlera, lui, d'intension et d'extension.

On peut qualifier cette position de descriptivisme : la signification d'un terme du langage serait l'équivalent d'une description qu'on aurait en tête chaque fois qu'on utilise le mot. Par exemple : un tigre est un félin à quatre pattes au pelage rayé, l'or est un métal de couleur jaune, ... C'est ce qui, pour Mill, distingue les termes généraux des noms propres, qui font directement référence à des objets particuliers du monde sans l'aide de descriptions (mais Russell proposera plus tard d'étendre le descriptivisme aux noms propres également).

Le descriptivisme peut bien sûr être affiné dans la mesure où tous les membres d'une classe ne partagent pas toujours l'ensemble de leurs propriétés (il peut exister des tigres albinos sans rayures, ou des chevaux mal-formés qui n'ont que trois pattes). Pour cette raison Searle proposera de parler de faisceau de propriétés tels que les membres d'une classe en possèdent la plupart, mais pas forcément toutes. Enfin peu importe pour notre propos.

Le descriptivisme peut nous faire douter que les termes de classe désignent de véritables classes naturelles, plutôt qu'ils ne seraient de simples conventions qui nous font regrouper les objets qui se ressemblent en familles. Après tout, s'il s'agit vraiment de la signification de nos termes, la description à laquelle correspond un terme s'apparente à une convention linguistique. Elle doit être connue a priori par quiconque maîtrise le langage, et elle doit donc concerner des propriétés relativement superficielles, mais on pourrait penser que de découvrir un découpage naturelle, si c'est possible, demanderait une investigation plus poussée qui va au delà de ces aspects superficiels, en tout cas que ça ne peut pas être connu a priori.

Begal tiger yawning 1

La référence directe

Cependant Kripke montrera un peu plus tard (dans la seconde moitié du 20ème siècle) que le descriptivisme ne tient pas vraiment la route.

Prenons le cas de l'or : imaginons que les scientifiques découvrent que l'or n'est pas vraiment jaune, qu'il s'agit en fait d'une illusion d'optique (due à nos conditions atmosphériques, ou peu importe : insérez ici le scénario de science fiction qui vous arrange). Dans ce cas personne n'affirmerait que nous avons découvert que ce que nous appelions de l'or n'est, en fait, pas de l'or. Nous dirions que finalement l'or n'est pas jaune, contrairement à ce qu'on pensait. Et on pourrait faire le même raisonnement pour presque toutes les propriétés de l'or, ou des tigres, ou de n'importe quelle classe.

Mais alors, si nous sommes prêts à réviser à peu près n'importe quelle description que nous associons à l'or à la lumière de nouvelles découvertes, ce que nous appelons de l'or n'est pas l'équivalent d'un ensemble de propriétés superficielles ou de descriptions. En fait ce que nous prétendons désigner par "or", ce serait plutôt l'origine, ce qui cause ces propriétés superficielles que ces propriétés elles-mêmes : les éléments du monde qui se trouvent, de par leur constitution, avoir ces propriétés (mais qui pourraient très bien ne pas les avoir) et que nous désignons en affirmant "ceci est de l'or".

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Ceci ne vaut pas forcément pour toutes les propriétés. Typiquement aujourd'hui, nous pensons que l'or est l'élément de numéro atomique 79, et il s'agit là d'un aspect essentiel qui fait partie de sa définition. Si on découvre qu'un élément n'a pas ce numéro atomique, on découvre que ce n'est pas de l'or.

Mais avant la chimie moderne, on parlait bien d'or, et à n'en pas douter, il s'agissait du même élément. Si nos termes étaient équivalent à des ensembles de descriptions connues par les locuteurs, il faudrait croire que ce que nous appelons de l'or (l'élément de numéro atomique 79) n'est pas l’équivalent de ce que nos ancêtres appelaient de l'or (un métal jaune). Mais il semble plus intuitif de penser que nous parlons toujours du même or, que le terme n'a pas fondamentalement changé de signification. On conçoit donc aujourd'hui que nos ancêtres faisaient référence à l'or sans avoir connaissance de ce qui constitue son essence, mais qu'ils prétendaient faire référence à ces aspects essentiels à l'origine des propriétés superficielles de l'or, quels qu'ils soient, quand bien même ils les ignoraient. De manière générale, il n'est pas nécessaire de connaître les aspects essentiels d'une classe pour y faire correctement référence. Il suffit d'en désigner les membres.

Une remarque similaire part du constat que nous pouvons très bien employer un terme du langage sans avoir une description précise en tête. Par exemple je peux reporter, pour l'avoir lu dans le journal, qu'une voiture est rentrée hier dans un platane, mais je peux être incapable de distinguer un platane d'un érable pour autant. On voit que maîtriser le langage ne nécessite pas d'associer des descriptions précises à tous les mots.

White tiger-Gunma Safari Park
Putnam produira des arguments similaires à la même époque. Il remarque par exemple que le terme "acide" a désigné des composés différents au cours de l'histoire, quand nous avons affiné notre compréhension de ce qu'est un acide. Initialement les critères pouvaient être le goût, le fait d'être soluble dans l'eau, de colorer le papier de tournesol, puis les critères ont évolués pour finir par se stabiliser autour d'une définition chimique assez précise, mais certains composés qu'on croyait être des acides ne sont plus considérés comme tels aujourd'hui, et inversement (même si la plupart le sont restés).

Pour autant on ne considère pas que la signification du mot "acide" a changée et que les anciens chimistes parlaient d'autre chose : c'est toujours la même chose qu'on prétendait désigner (même si certains auteurs, comme Laporte, pourraient défendre que la signification du terme est devenue plus précise), tout comme le terme "Baleine" n'a pas changé de signification quand on a cessé de les classer parmi les poissons.

Pour Kripke comme pour Putnam, les termes génériques fonctionnent en fait comme les noms propres de Mill : ils font directement référence à une entité du monde, à savoir la classe naturelle des objets qu'on désigne par ce terme. Si l'on associe effectivement mentalement des descriptions aux termes de notre langue, elles servent plutôt de guides pour identifier cette classe naturelle qu'elles ne constituent la véritable signification de ces termes.

Ce que Putnam défend peut être qualifié d'externalisme de la signification. Pour lui la signification des mots n'est pas "dans nos têtes", mais "dans le monde" : c'est un lien causal avec des entités du monde.

Y a-t-il des classes naturelles ?

Mayan Jade
Bien sûr l'idée que les termes de sorte prétendent faire référence à des classes naturelles plutôt qu'à un ensemble de descriptions ne prouve pas que nous pouvons réellement connaître ces classes naturelles, ni qu'elles existent dans le monde.

L'histoire montre que nous pouvons employer des termes à tort : le terme "Jade", par exemple, désigne en fait deux composés chimiques très différents, la jadéite et la néphrite, mais qui ont été historiquement confondus parce qu'ils ont les mêmes propriétés superficielles et étaient utilisés pour des emplois similaires (faire des statues...). C'est le cas également de nombreux noms d'espèces ou de familles d'animaux et de végétaux, qu'on qualifie de vernaculaire quand ils désignent en fait plusieurs espèces biologiques différentes. Même le terme reptile n'est plus considéré par les biologistes comme une véritable classe homogène.

A l'inverse, il peut arriver qu'on utilise des noms différents pour désigner la même espèce animale sans le savoir. C'est fréquent chez les dinosaures, quand on découvre que plusieurs noms désignent en fait la même espèce, attribués à des individus d'âges différents.

Enfin il existe des termes qui ne font référence à rien du tout, comme par exemple le phlogiston qu'on invoquait pour expliquer les réactions d'oxydo-réduction en chimie. La théorie phlogistique a été abandonnée suite à l'essor de la chimie moderne.

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Pour autant ces cas ne doivent pas nous faire désespérer que nous parvenions parfois à découper correctement le monde (au contraire, le fait qu'on les considère comme des erreurs laisse penser que généralement on y parvient).

Qu'est-ce alors qu'une classe naturelle ? S'agit-il d'un simple découpage conventionnel ou de plus que ça ?

Il existe plusieurs positions possibles à ce sujet qu'on peut classer (eh oui !) dans les catégories suivantes, de la plus sceptique à la plus réaliste :

Constructivisme :
les classes naturelles n'existent pas objectivement, ce sont des conventions anthropocentriques ou des constructions de l'esprit. Il n'existe pas de bon découpage qui soit indépendant de nos intentions et objectifs humain (ou une alternative : elles existent peut-être mais nous ne pouvons pas les connaître de toute façon : c'est ce que défendait Locke).
Nominalisme :
il existe en effet un "bon découpage" objectif, mais il s'agit seulement d'un découpage ou d'un regroupement d'objets qui permet de faire de bonnes inférences et prédictions, d'établir de bonnes "lois de la nature", rien de plus. Les classes naturelles ne correspondent à aucune propriété réelle dans la nature, au mieux ce sont des ensembles d'objets qui se ressemblent.
Réalisme :
les classes naturelles sont bien réelles, elles existent dans la nature (ce qui explique qu'elles permettent de faire de bonnes inférences). Si en plus on est essentialiste, on pense que ces classes existent en vertu d'une nécessité naturelle, qu'elles possèdent une "essence" qui constituent leur identité.

La position adoptée peut dépendre de la classification dont on parle (biologique, chimique...) mais les arguments de philosophie du langage que nous avons vu font pencher la balance vers une forme de réalisme, voire d'essentialisme.

Le constructivisme s'accommode bien d'un anti-réalisme ou d'un relativisme à propos des théories scientifiques en général, et le nominalisme de positions empiristes, ou d'une conception des lois de la nature comme simple description de régularités superficielles. J'invite donc le lecteur à consulter les articles de ce blog sur le réalisme scientifique (1) (2), le relativisme et les lois de la nature pour en savoir plus sur les arguments en faveur ou à l'encontre de ces positions.

Dans le prochaine article on s' intéressera plus particulièrement à l'essentialisme, à savoir l'idée que les classes naturelles correspondraient à une "essence", c'est à dire à des propriétés intrinsèques aux objets qui permettent d'identifier la classe à laquelle ils appartiennent. Remarquons déjà que cette essence n'a pas à être une entité métaphysique mystérieuse, ce peut être, par exemple, une micro-structure (l'essence de l'or serait d'être de numéro atomique 79, celle de l'eau d'être H2O).

Nous nous demanderons donc la prochaine fois si l'essentialisme est défendable, et pour cela, nous devrons nous intéresser aux différentes classifications scientifiques, en particulier la classification des êtres vivants en espèces qui est celle qui a fait couler le plus d'encre...

Louisae

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